15 juillet 2016 ~ 0 Commentaire

repartons à l’offensive !

Le temps de l’invention sociale.

Si le CNR (Conseil National de la Résistance) a œuvré pour libérer la France, durant l’occupation, il a su également se projeter dans l’avenir, et rédiger un programme très ambitieux (« Les jours heureux »), en vue de l’après libération. Ce projet politique, ainsi conçu dans la clandestinité, en 1944, s’est très vite réalisé, en 1945 et 1946, sous l’égide d’Ambroise Croizat, ministre du travail du général de Gaulle. Profitant d’une conjoncture inespérée (un Parti Communiste frôlant les 30 %, une CGT portée par 5 millions d’adhérents, un patronat discrédité par sa collaboration), il imposa une politique sociale de très grande envergure, au point de redéfinir la valeur. Rappelons ici l’ampleur de ce qui fut réalisé, du fait de l’action de 5 ministres communistes, sur une courte période : mise en place du système de protection sociale (caisses d’assurance maladie, d’allocations familiales, de régime général des retraites), améliorations du droit du travail (comités d’entreprises, réglementation des heures supplémentaires, médecine du travail), élargissement du statut de la fonction publique (ce qui fut l’œuvre de Maurice Thorez), nationalisation de nombreuses entreprises. Pour la première fois dans l’histoire, les travailleurs socialisent la production, à hauteur de 32 %, et se dégagent des charités. Ajoutons qu’ils gèrent eux-mêmes toutes ces caisses (leurs élus occupent la majorité des sièges), ce qui révèle leur aptitude à l’autonomie, si souvent contestée par le patronat.

La 4ème république commence, et la France est à reconstruire. Les français font des enfants, beaucoup d’enfants, et cette politique favorise un nouvel essor. Il faut construire des écoles, former et payer des instituteurs. De même, le secteur de la santé se développe très vite, grâce à l’ordonnance de la sécurité sociale du 4 octobre 1945. Ce système de protection garantit l’accès aux soins pour tous. Les hôpitaux font face à une demande de soins de plus en plus forte, de la part des travailleurs et de leurs ayants droits. Notre modèle social est en marche, ce dont chacun pourra bénéficier, quels que soient ses revenus. Cette politique contribue largement à l’augmentation de l’espérance de vie. Les enfants sont mieux nourris, les travailleurs mieux protégés, les retraités mieux soignés. Surtout, l’avenir change de couleur, la peur du lendemain disparait peu à peu, car chacun est mieux protégé des aléas de la vie, par la cotisation.

Le temps de la défaite.

Cela ne surprendra personne, le haut patronat ne put tolérer une telle embellie. Souvenons-nous des années 60, où l’employé se permettait de refuser un emploi – jugé mal payé, ou bien trop pénible – certain qu’il était d’en trouver un autre le jour même ! Le rapport de force lui était favorable, condition nécessaire pour s’émanciper. De plus, les cotisations augmentaient chaque année, réduisant peu à peu la part des profits. Si le socialisme était officiellement à l’est, dans le bloc soviétique, il existait aussi chez nous, sous une forme hybride. Notons au passage que l’inflation allait bon train, et jouait un rôle déterminant : l’argent des plus riches perdait de sa valeur !

La question qui se pose est donc la suivante : à quand dater le début de la contre-attaque ? Tous nos acquis se sont effilochés, et leur mémoire s’est perdue, d’une génération à une autre. Il faut dire que ces luttes ne sont guère enseignées à l’école : qui connait Ambroise Croizat ? François Billoux ? Marcel Paul ? Seul de Gaulle est resté dans l’histoire, au point d’être considéré comme le père de la sécu ! C’est pourtant lui qui a porté le coup fatal, en 1967, en redonnant au patronat le pouvoir de gérer les caisses. Tout ceci est tombé dans l’oubli, mais les faits sont têtus. Le PC n’était plus si fringuant, et la CGT avait perdu de son influence. Le général a su en profiter.

Les années passant, la situation s’est lentement dégradée. Le remboursement des soins est passé de 80 % à 65 %. Un forfait hospitalier a été mis en place, et régulièrement augmenté. La hausse des cotisations a été stoppée, dans les années 70, tandis que des niches fiscales sont apparues, au profit des plus riches. Tous les gouvernements y sont allés de leurs « réformes », non seulement ceux de droite, mais plus encore ceux de « gauche », au cours des années 80. Il suffit de penser au virage libéral de 1983, sous la pression anglo-saxonne, ou à la relance du CAC 40, en 1992, par Pierre Bérégovoy ! Les privatisations se sont multipliées, sous tous les gouvernements, de celui de 1986, dirigé par Jacques Chirac, à celui de Manuel Valls aujourd’hui. Le mouvement fut général, toujours sous prétexte de « modernité », de construction européenne, et de mondialisation.

Il est nécessaire d’insister sur cette perte de la souveraineté nationale, à travers l’intégration européenne et la création de l’euro. Nos ministres communistes de 1945 refuseraient très certainement l’Union Européenne telle qu’elle existe : nous sommes contraints de nous conformer aux desideratas de cette institution, laquelle ne tient pas compte de nos conquêtes, bien au contraire, elle nous en dépossède. Nos dirigeants lui obéissent, car ils n’ont plus le pouvoir d’y résister, quand bien même ils le voudraient. Toutes les décisions sont prises à Bruxelles. Les lobbys soudoient nos députés, dans le sens des « réformes » les plus rétrogrades. Nous ne faisons plus la loi, les multinationales s’en chargent. Même nos investissements sont soumis au marché, nous contraignant à l’emprunt auprès des banques privées, ce qui ne fait qu’augmenter notre dette.

Cependant ce conflit évolue, depuis quelques années. L’adversaire se présente désormais à découvert. Souvenons-nous du traité européen, où notre volonté fut bafouée par nos députés, durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Une étape est franchie, où le pouvoir ne porte plus de masque, et nous méprise ouvertement. Les mouvements sociaux ne sont plus entendus, et le vote du peuple français est foulé aux pieds.

Tout aussi alarmant, nos conquêtes sociales subissent le même traitement. Il suffit de consulter l’article paru dans le magazine « Challenge », le 4 octobre 2007, où Denis Kessler, alors vice-président du MEDEF, révèle la cohérence des « réformes » en cours. Il s’agit de « défaire méthodiquement le programme du CNR ». La nature anticapitaliste de ce programme ne lui a pas échappé, ni le chantier de sa destruction. Il soutient le gouvernement de François Fillon, lequel s’attaque alors aux statuts de la fonction publique, aux régimes spéciaux de retraite, ainsi qu’à la sécurité sociale. La raison de ce saccage est très claire : nous rendre plus compétitif, à l’échelle mondiale, c’est-à-dire nous aligner sur des régimes sociaux beaucoup plus durs.

Un autre article mérite notre attention, celui paru très récemment, dans le journal « La Tribune », le 16 février 2016, où Nathalie Kosciusko-Morizet propose de « supprimer le statut des fonctionnaires », ou tout du moins de « le limiter à quelques fonctions régaliennes ». Les secteurs visés ne sont pas cités, mais il s’agit très certainement de l’éducation et de la santé. Le projet est très clair, qui tend vers l’alignement de la fonction publique sur le droit du travail du secteur privé, jusqu’à l’instauration des méthodes de management. Elle envisage de rapprocher le concours du contrat privé, ce qui serait effectivement le meilleur moyen de faire table rase ! Rappelons ici que le statut des fonctionnaires, fondé sur le concours, a permis l’instauration du salaire à vie, politique défendue par Réseau Salariat, car elle permet de s’émanciper des employeurs. Mais Madame Kosciusko-Morizet ne s’arrête pas là, et porte la menace sur les chômeurs, autres bénéficiaires d’une ébauche de salaire à vie, sous la forme du salaire continué. Elle préconise « une dégressivité des allocations chômage, en fonction du nombre d’offres valables d’emploi refusées ». Nous voilà prévenus, quant au retour de son parti, en 2017. Toutes nos conquêtes sont dans le viseur.

Les raisons de cette défaite.

Il est nécessaire d’accuser le pouvoir, mais il faut également pratiquer l’autocritique la plus lucide possible. Si tout s’est aggravé, depuis un demi-siècle, nous portons notre part de responsabilité. Les capitalistes et leurs alliés – c’est-à-dire tous les partis de pouvoir – nous ont imposé leur récit du réel, et nous l’avons accepté ! Nous avons pris à notre compte leur analyse, et pratiquons la novlangue qu’ils créent de toute pièce. Nous ne parlons plus de « cotisation », ou de « socialisation de la valeur », mais de « charges sociales » ! Nous avalons bêtement toutes ses fables, notamment le récit officiel sur les trente glorieuses, les mensonges concernant le « trou de la sécu », ou la projection démographique, au sujet des retraites. Nous croyons à la nécessité du crédit, ergotons sur les annuités, et réclamons le plein emploi ! Tous nos slogans jouent contre nous, et nous enferment dans nos défaites.

De même, la chute du mur, en 1989, nous a paralysé. Le pouvoir a eu beau jeu d’y voir la mort du communisme, et de présenter le capitalisme comme seul système possible. Nous savons pourtant que le communisme n’a pas eu lieu. Jamais. Nulle part. Ni chez Staline, ni chez Mao, ni chez Castro. Il s’agissait d’un capitalisme d’état, de nature bureaucratique, ce qui fut dénoncé dès 1918 par la revue Kommunist (Boukharine, Smirnov, Radek) en URSS, et quelques décennies plus tard, en France, par Guy Debord et Jean-François Lyotard. Nous avons cependant validé ce constat, et courbé l’échine.

Enfin, autre erreur de notre part, nous avons laissé croire que le communisme a pour projet de déposséder le bourgeois de sa maison. Certes, nous voulons abolir la propriété privée, mais seulement celle des moyens de production ! Dans le monde que nous voulons, chacun pourra garder son petit chez soi, c’est une évidence ! C’est le communisme des machines que nous voulons, la copropriété d’usage de nos usines, de nos bureaux, et non le goulag pour tous ! Il s’agit seulement d’en finir avec l’esclavage de l’emploi, lequel nous impose la flexibilité, les cadences infernales, le découpage des tâches, le tout pour un salaire de survie.

L’heure du réveil.

Il est certes nécessaire de quitter l’Union Européenne, d’écrire nous-mêmes notre constitution, de refuser de payer la « dette », et de produire notre monnaie, mais cela ne doit pas nous empêcher d’agir dès maintenant, au niveau des luttes sociales. Il s’agit de reprendre notre histoire où nous l’avons abandonnée, sur les bases élaborées par le CNR, et leur mise en place de 1945. Nous ne pouvons pas rester ainsi, sur la défensive, à se contenter de sauver les meubles. Nos luttes doivent changer de nature, seul moyen qu’elles auront de susciter l’adhésion.

Ce travail, sans aucun doute de longue haleine, est l’objet même de Réseau Salariat. Son approche théorique est des plus décisives, seul moyen que nous avons d’éviter les erreurs du passé. Cette approche nous permet de renverser le vocabulaire, car la lutte se joue dans les mots, pour ouvrir les consciences. Prenons l’exemple des prétendues « dépenses publiques », si souvent évoquées quand on parle des fonctionnaires. Il s’agit là de production de valeurs – de la plus grande utilité – lesquelles augmentent notre Produit Intérieur Brut. Il faut le réaffirmer, nos fonctionnaires produisent des services dont nous avons besoin. Ce travail qu’ils accomplissent est bénéfique pour tous, bien plus qu’entre les mains du secteur privé, car son objet n’est pas le profit de quelques-uns, mais simplement le bien commun. Si certains problèmes demeurent, dans la qualité de leur travail, c’est qu’ils sont prisonniers du pouvoir politique, et ne sont pas copropriétaires de leurs outils de travail.

Notre association défend l’instauration du salaire à vie pour tous, dès l’âge de 18 ans. Ce n’est point là une utopie, car le salaire à vie existe déjà, quand bien même son existence n’est jamais dite. Tous les fonctionnaires en bénéficient, en raison de leur grade, obtenu par des concours. Ils jouissent de ce salaire durant toute leur vie, et ne peuvent en aucun cas se voir licenciés. Ceci est financé par la cotisation sociale, arrachée au profit. De même, les retraites représentent une autre forme de ce salaire à vie. Les pensions versées sont inaliénables.

Considérant que chacun est producteur de valeur, durant toute sa vie, nous proposons d’étendre ce principe à tous les citoyens, ce qui revient à leur redistribuer cette valeur, puisque c’est eux qui la produisent ! Pour l’heure, une poignée de prédateurs nous en dépossède, pour jouer à la bourse, et nous réduire à la misère. Mais ceci n’a rien d’une fatalité. Nous pouvons instaurer la propriété d’usage de tous nos moyens de production, et ainsi se débarrasser des employeurs. Nous pouvons également nous passer des banques privées, en finançant nous-mêmes tous nos investissements, par la cotisation sociale. Il faut d’abord prendre conscience que certaines institutions sont déjà là, sur lesquelles nous pouvons nous appuyer. Car en effet, la révolution a eu lieu, en 1945. Nous avons créé les statuts de la fonction publique, les caisses de la sécurité sociale, le régime des retraites, etc., c’est-à-dire des institutions réellement révolutionnaires. Redécouvrant cet héritage, nous voulons le défendre, mais aussi le pousser plus loin. A bien y réfléchir, ce n’est là qu’une question de volonté politique.

Xavier Morin, membre du Réseau Salariat.

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